« Un seul mauvais exemple, une fois donné, est capable de corrompre toute une nation, et l’habitude devient une tyrannie. »
Voltaire
En allant légaliser des documents à la police ce matin là, Karé ne s’attendait sans doute pas à passer la journée au gnouf. Son seul tort a été de crier haut et fort : « ceci n’est pas normal » : « du dëgg du yoon ». Lorsque ce fut presque son tour d’accéder au bureau pour se faire légaliser ses photocopies, après 2h d’attente sous un soleil de plomb, un policier ventripotent à la voix rauque surgit de la pièce pour annoncer qu’ils allaient bientôt arrêter les légalisations et que désormais, ils ne prendraient plus que ceux qui disposaient d’une note. Pour tous ceux qui ne possédaient pas ce précieux sésame, il faut revenir le lendemain. Après un bref concert de bougonnement, la plupart des gens dans la file d’attente se sont promis de revenir le lendemain matin à la première heure. Karé qui n’est pas du genre à se lasser faire a voulu à en savoir un peu plus sur ces fameuses notes ! Là, on lui explique que c’est assez simple de se faire faire une note si on a des sous : il suffisait juste d’aller dans le bureau d’à coté et de donner une pièce de 500 CFA pour se faire griffonner une note qui servira de passe droit. Ayant passé le plus clair de ces dernières années en Europe où ce type d’injustice primaire n’est pas monnaie courante, Karé était carrément sorti de ses gonds. Il s’en est suivi un échange assez viril entre lui et l’agent qui a fini par alerter tout le commissariat.
A la surprise générale, Karé fut houspillé, déchaussé et jeté derrière une grille… Quelques heures plus tard, son père averti est venu le chercher et coup de bol ! il avait des connaissances dans le service. Karé est finalement reparti avec des documents dûment légalisés et une leçon de morale de la part d’un de ses tortionnaires : « boy fii jolof la, da ngay def ndànk ».
Classé sans surprise dans la zone rouge de l’indice de corruption de Transparency International (94/174) en 2012, le Sénégal demeure malheureusement un pays où il faut payer assez souvent « graisser la machine » pour des services ou documents administratifs. Avec de l’argent il est possible de se faire faire en un clin d’œil : un permis de construire, un passeport, un certificat de mariage ou de divorce, un permis de conduire etc. D’ailleurs après moult accidents impliquant des chauffards sénégalais, des pays comme la France, l’Italie etc. ont décidé de ne plus reconnaitre le permis de conduire délivré par les autorités sénégalaises.
De même, il n’est pas rare de voir plusieurs personnes
qui se disputent un même terrain avec chacun des documents administratifs
parfaitement légaux. En général c’est le plus prompt à construire qui gagne la
partie ; les autres devront se battre au niveau des tribunaux pour essayer de récupérer
leur argent par le biais d’interminables procédures. Il arrive aussi que des
personnes naissent puis renaissent plusieurs fois dans des localités
différentes avec à chaque fois des actes de naissance officiels. On appelle
cela faire un « jugement »…
Mamadou Sow